Quand jeunes cerveaux et musique font la paire

Quand jeunes cerveaux et musique font la paire

Source http://www.contact.ulaval.ca/article_dossier/quand-jeunes-cerveaux-et-musique-font-la-paire

Les comptines et les chansons font bien plus qu’amuser ou bercer les enfants. Elles ont des bienfaits insoupçonnés sur leur développement global.

par Nathalie Kinnard

Snifoti a le nez
Plus long que ses pieds
Pendant qu’il mouche ses narines
Il tarlouche ses babines.

La comptine ludique Snifoti le tapir 4
est bien plus qu’une suite de mots, certains inventés, qui riment sur
fond rythmique. Chaque terme de cette ritournelle extraite du livre DC Des comptines pour apprendre a été minutieusement pensé par son concepteur, le professeur à la Faculté de musique Jonathan Bolduc 5, en collaboration avec un collègue orthophoniste. Le but: stimuler et développer le langage des tout-petits.

Jonathan Bolduc

Car on sait maintenant, grâce à la science, que l’attention, l’imagination, la mémoire, la motricité et même les habiletés
langagières sont stimulées par la musique! «En favorisant le développement de ces capacités, la musique ne soutient rien de moins que la réussite scolaire», signale Jonathan Bolduc.

Grandir en chantant
Déjà, dans le ventre de sa mère, le fœtus réagit aux sons, au rythme et aux mélodies. À la naissance, la musique favorise l’attachement entre les parents et leur nouveau-né par la production
d’hormones associées au plaisir, au bien-être et à la confiance. «Écouter ou faire de la musique déclencherait les mêmes hormones que lorsqu’on mange du chocolat!», soutient le professeur Bolduc.

Des études ont aussi montré que chanter des berceuses ou jouer un rythme imitant des battements de cœur permet de stabiliser la fréquence cardiaque des bébés prématurés, les aide à mieux téter et ainsi à prendre du poids plus rapidement. D’autres recherches ont constaté que les bébés demeurent calmes deux fois plus longtemps en présence d’une personne qui chante par rapport à une autre qui parle. Cet effet calmant de la musique se poursuit au fil du temps, aidant notamment les tout-petits à gérer leurs émotions et leurs comportements.

C’est d’ailleurs pendant la petite enfance que la musique a le plus d’influence. «Comptines et chansons devraient être omniprésentes dans les routines et les apprentissages de base», croit Caroline Bouchard 6,
professeure spécialiste du développement global de l’enfant au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage. Une chanson pour se laver les dents, une comptine pour ranger les jouets, une autre
pour apprendre les parties du corps. La musique a du sens pour les enfants et elle aide leur cerveau à développer des stratégies d’apprentissage ainsi que la mémoire auditive et la concentration. Les petits apprennent ainsi plusieurs notions sans le savoir!

Caroline Bouchard

La plupart des chercheurs recommandent donc d’éveiller les 0-5 ans à la musique. «Vingt minutes de musique à coup de petites chansons, de jeux musicaux ou de comptines tout au long de la journée seraient l’idéal, notamment dans les services de garde», mentionne Jonathan Bolduc.

Le chercheur précise qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre à jouer d’un instrument en particulier pour bénéficier des effets de la musique. Il suggère d’ailleurs d’attendre vers 4-6 ans avant d’initier les enfants au piano, à la guitare ou au violon. «Avant cet âge, la plupart n’ont pas la maturité, la concentration et la coordination pour ça.»

4 Bolduc, J. et Lefebvre, P. (2017). Des comptines pour apprendre. Les éditions Passe-Temps. 

5 Jonathan Bolduc est aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada en musique et apprentissages, directeur du Laboratoire Mus-Alpha, membre du Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES) et membre associé du Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son (BRAMS)

6 Caroline Bouchard est aussi membre du Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES)

Apprendre grâce à la musique
Il y a quelques années, le professeur Bolduc a mené une étude auprès de 160 enfants de 4 à 6 ans pour vérifier l’incidence de la musique sur l’apprentissage du langage. Il a séparé les participants en 4 groupes. Le groupe «musique» a appris des comptines dans le cadre d’un programme musical. Le groupe «langage» a appris les mêmes comptines sans musique, mais en décortiquant les mots et en jouant avec les syllabes. Le groupe «musique-langage» a suivi un programme combinant la musique et l’analyse des mots et des syllabes. Enfin, le groupe passif a simplement écouté des comptines pendant qu’il faisait des activités libres.

«Après 10 semaines, nous avons constaté que les groupes «musique» et «musique-langage» avaient progressé deux fois plus en langage que les autres groupes, avec une légère longueur d’avance pour le groupe «musique», rapporte le chercheur. Il explique que le langage et la musique stimulent des zones connexes du cerveau. «En développant la mémoire auditive, la musique aide l’enfant à reconnaître les syllabes, à mieux retenir les lettres.»

Cette capacité devient très utile en première année du primaire, alors que les enfants font face au défi de la lecture. «Avec les chansons et les comptines, un enfant acquiert beaucoup de vocabulaire. Plus il connaît de mots avant d’entrer au primaire, plus il aura de facilité à lire et à donner du sens à ses lectures», affirme Caroline Bouchard. La chercheuse mentionne que les habiletés en lecture et en mathématiques ainsi que la concentration sont des ingrédients clés de la réussite scolaire. Or, pour se solidifier, ces compétences doivent s’appuyer sur de bonnes fonctions exécutives – mémoire de travail, autocontrôle, planification, flexibilité mentale – qui favorisent le contrôle des actions et des pensées. «La musique permet de développer ces fonctions exécutives et, conséquemment, soutient la réussite scolaire», souligne la professeure Bouchard. Par exemple, quand on apprend à un enfant à suivre un rythme, comme taper 2 fois sur ses cuisses puis 1 fois dans ses mains, on apprend à son cerveau à se rappeler d’une séquence (mémoire), à passer d’une tâche à l’autre (planification) et à s’ajuster à des changements (flexibilité mentale).

De plus, comme la musique est ludique, elle rejoint une majorité d’élèves. Elle devient alors un moyen subtil de leur inculquer de la matière plus ardue. Quoi de mieux que d’apprendre les tables de multiplication ou le nom des déterminants en chantant! Également, l’autodiscipline acquise lors de l’apprentissage d’un instrument agirait sur le taux de réussite des adolescents. En plus, la musique améliore leur confiance et leur estime d’eux-mêmes, en plus d’être un excellent moyen de s’exprimer à un moment de la vie où la communication avec les autres est parfois difficile.

«Je souhaite que la musique devienne obligatoire dans le cursus scolaire de toutes les écoles primaires et secondaires québécoises, ce qui n’est pas le cas actuellement», soutient Jonathan Bolduc. Ce qui n’empêche pas certaines initiatives de voir le jour. Le chercheur fait valoir le cas d’une enseignante de Rimouski qui a démontré, en situation réelle, qu’apprendre la guitare a augmenté les notes en français des élèves ayant un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité dans sa classe.

Le rythme au secours des dyslexiques?
La musique aurait également le pouvoir de pallier certains troubles d’apprentissage. «Les études montrent que 60 à 80% des dyslexiques présentent aussi un problème de production rythmique, explique Jonathan Bolduc. Autrement dit, ils perçoivent le tempo de la musique, mais ils ne peuvent reproduire le rythme avec leurs mains. Ce problème serait à la base de la désorganisation des lettres et des mots dans leur cerveau.»

Plusieurs chercheurs croient donc qu’en travaillant le rythme, on pourrait aider les dyslexiques à surmonter du même coup leur trouble langagier. Jonathan Bolduc a ainsi mis sur pied un projet de recherche qui l’amènera à suivre des jeunes dyslexiques âgés entre 9 et 12 ans pour cerner quelles composantes du rythme ont des répercussions sur la dyslexie. Ceux-ci seront divisés en 3 groupes: le premier fera de la musique, le second des activités de cirque – lesquelles impliquent aussi des mouvements, mais sans trame rythmique. Enfin, le troisième groupe ne fera aucune activité impliquant un quelconque rythme. Le chercheur espère que les résultats recueillis donneront des outils supplémentaires aux professeurs de musique et aux orthophonistes qui travaillent avec les personnes dyslexiques. «Plus on fait de la musique longtemps, plus on développe des habiletés et plus on peut pallier des troubles comme la dyslexie. Mais il n’est jamais trop tard pour commencer», assure Jonathan Bolduc.

En effet, quelqu’un qui n’a jamais fait de musique et qui commence à l’âge de la retraite pourra consolider ses fonctions cognitives. «On ne peut pas récupérer des fonctions perdues, mais on peut, par exemple, ralentir le déclin de notre mémoire et même la renforcer», précise le chercheur.

La musique en famille, c’est encore mieux
Il n’est donc jamais trop tard pour s’initier à la musique, notamment en fredonnant comptines et chansons à ses petits-enfants. Également, les cours de musique parents-enfants peuvent apporter beaucoup de bénéfices!

Depuis presque 3 ans, l’École préparatoire de musique Anna-Marie-Globenski – qui assure l’encadrement pédagogique de la Faculté de musique et des enseignants en musique privés de plusieurs régions de la province – chapeaute un projet-pilote en ce sens. «On sait que les parents sont très impliqués dans les activités sportives de leurs enfants, en assistant aux pratiques et aux matchs. Mais ils ne sont pas témoins des cours de musique. On a voulu changer la donne», révèle Maurice Laforest 7, chargé de cours à la Faculté de musique, impliqué dans le projet mené sur le campus.

Les leçons imaginées par Maurice Laforest et ses collègues se fractionnent en divers ateliers où parents et enfants font des jeux pour apprendre les signes et les rythmes musicaux. Par exemple, les enfants personnifient des notes de musique sur une grosse portée dessinée par terre.

 
 

Les jeunes participants, entre 4 et 8 ans, sont divisés par âge et par niveau. Ils apprennent par le jeu, mais aussi par la présence de leur parent. «L’enfant observe son parent qui apprend. Il voit que celui-ci peut éprouver des difficultés, mais qu’il persévère. L’enfant développe ainsi une plus grande confiance en ses capacités, ce qui l’amènera à se dépasser. Les parents jouent le rôle de motivateur et il n’est pas rare que l’enfant devienne meilleur que son parent», raconte le chargé de cours.

Maurice Laforest

Les parents ne sont pas en reste, car ils peuvent voir comment leur enfant se comporte et interagit en groupe. Et ils sont capables de poursuivre les apprentissages à la maison. Lors d’un sondage de satisfaction, plusieurs parents ont d’ailleurs noté apprécier cette formule de cours qui leur permet d’accompagner leur enfant, même s’ils ont peu d’expérience en musique. «C’est une formule gagnante!», se réjouit Maurice Laforest.

Bref, nul besoin d’être un virtuose du piano ou un chanteur d’opéra pour retirer des bénéfices de la musique. Faire partie d’une chorale, prendre un cours d’éveil à la musique, gratter une guitare et fredonner dans sa douche – même si c’est faux! –, développent certaines capacités cognitives. Tous les styles et rythmes musicaux enseignent quelque chose – en douce – au cerveau.

7 Maurice Laforest est aussi fondateur et directeur artistique des P’tits mélomanes du dimanche et musicien pour l’Orchestre symphonique de Québec (OSQ). ↩

Publié le 12 novembre 2018