Resodys Music and dyslexia

Article paru dans la newsletter de Janvier 2011 de Resodys.

 

      L'année 2010 a vu l’explosion d’un nouvel axe de recherche dans le domaine de la dyslexie, celui des liens entre musique et dyslexie. L’apprentissage de la musique a été souvent pris comme modèle de l’apprentissage en général, et de par l’analogie entre musique et langage, a été suspecté de pouvoir améliorer certains apprentissages comme celui de la lecture. Quelques études montrent par exemple que des enfants qui ont appris la musique ont une meilleure mémoire immédiate du langage, ont de meilleures performances scolaires dans les matières littéraires (mais pas en mathématiques), de meilleures performances en lecture, voire un QI plus élevé que la moyenne, encore que d’autres facteurs que l’entraînement musical lui-même pourraient en être responsables. Une revue de ces données a été récemment publiée [6], incluant toute une série d’arguments d’ordre neurobiologique expliquant pourquoi un entraînement des aptitudes musicales, par le biais de la plasticité cérébrale, est capable d’améliorer le fonctionnement cognitif. C’est ainsi que plusieurs études montrent que les enfants ayant appris un instrument de musique présentent un plus fort développement de plusieurs structures cérébrales : aires motrices, aires auditives et corps calleux, par comparaison à des enfants non musiciens, et ce après seulement 15 mois d’apprentissage. Dans la même veine, les études d’adultes musiciens professionnels, ayant commencé leurs études musicales avant l’âge de 7 ans, montrent toutes des différences nettes dans la structure du cerveau, suggérant que ce dernier a été littéralement modelé par l’apprentissage de la musique. Appliquées au domaine de la dyslexie, ces constatations ont stimulé la recherche à l’interface entre ces deux domaines des neurosciences : cerveau et musique et cerveau et dyslexie.

 

      Cette tendance est particulièrement perceptible dans les écrits de la scientifique britannique Usha Goswami, une spécialiste mondialement connue de la théorie phonologique de la dyslexie, qui, au cours de l’année 2010, a clairement marqué un tournant vers le thème dyslexie/musique. Déjà, au cours des années précédentes, elle avait à plusieurs reprises attiré l’attention de la communauté scientifique sur une particularité du traitement auditif chez le dyslexique, à savoir une difficulté à percevoir les changements d’amplitudes dans les sons de la parole, ce qu’on appelle ’"enveloppe", une notion assez fondamentalement en opposition avec les vues du moment, qui considéraient le déficit du dyslexique comme plutôt de nature phonémique, c’est à dire concernant les portions les plus élémentaires de la parole, généralement considérés comme traitées par l’hémisphère gauche (celui qui est précisément spécialisé dans le langage) alors que la prosodie, ou encore la "musique" du langage, qui (à part en Chinois) intervient peu dans la transmission du sens de l’information, et plutôt traitée par l’hémisphère droit, était considérée comme relativement respectée chez le dyslexique. Or Goswami, ici encore par une expérience très simple, a prouvé qu’il n’en était rien : les dyslexiques ont un déficit très significatif dans une tâche consistant à percevoir l’augmentation d’intensité d’un stimulus sonore, comme si leur système acoustique avait besoin de plus de temps pour percevoir cette augmentation initiale de l’attaque d’une syllabe, de même que les fluctuations de l’enveloppe sonore qui sont si importantes pour percevoir la structure syllabique des mots et des phrases.

Dans une étude toute récente [7], Goswami montre que les dyslexiques ne peuvent percevoir les modulations d’amplitudes de la parole, par exemple lorsqu’on ralentit ou qu’on accélère le temps de croissance de l’amplitude sonore au début d’un mot, alors qu’ils n’ont aucune difficulté à percevoir les modifications de fréquence du même mot (par exemple lorsqu’on modifie la durée d’attaque de la consonne au début du mot). Ces constatations, outre le fait qu’elles représentent une véritable révolution dans les conceptions que l’on avait des difficultés des enfants dyslexiques avec les phonèmes, possèdent une implication plus générale, en particulier en termes de thérapeutique. En effet, comme le fait remarquer Goswami [8], cette notion d’enveloppe temporelle est très proche de la notion de métrique, qui caractérise l’un des aspects du langage musical (à côté de la mélodie, du timbre et de l’intensité sonore). La métrique, en musique, comporte les notions de rythme, de tempo, mais aussi de regroupement de notes avec leur accentuation.

Dans une étude de 66 enfants (moyenne 10,5 ans) dont la moitié de dyslexiques, explorés par une vaste batterie de tests incluant lecture, phonologie, perception de l’enveloppe temporelle et perception de la métrique musicale, les auteurs ont pu montrer une relation statistique forte entre la sensibilité à la métrique musicale, la conscience phonologique et les aptitudes en lecture. Même sur les tâches musicales les plus simples, comme différencier deux séquences de 4 notes accentuées différemment, les dyslexiques sont inférieurs aux témoins.

En tout état de cause, cette nouvelle orientation de la recherche sur la dyslexie possède une implication immédiate, celle de la pédagogie de la musique et de son utilisation chez les enfants dyslexiques. Une étude est actuellement en cours à Marseille, en collaboration entre Résodys, l’Education Nationale et le CNRS, pour rechercher l’effet et son éventuel mécanisme d’une pédagogie musicale spécifique chez des enfants de 9 à11 ans scolarisés dans des classes spécifiques "DYS" (CLIS-DYS), sous la direction de Mireille Besson, directeur de recherches au CNRS et directrice de l’équipe "Langage, musique, motricité (LM2)". Les premiers résultats devraient être disponibles début 2011 et pourraient déboucher sur une vaste action en direction des enseignants de primaire de l’Académie d’Aix-Marseille.

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